À Nagahama, regarder des enfants jouer l’histoire d’« un homme laissé derrière »
- 悦遊雅洛 | Joyful Kyoto Journeys by 筱 株式会社 | Shino Co., Ltd.

- 14 avr.
- 10 min de lecture
Dans le premier article consacré au festival des chars de Nagahama, nous avons d’abord fait connaissance avec la fête de printemps de cette petite ville : l’un des trois grands festivals de hikiyama du Japon, où des chars recouverts de feuilles d’or avancent lentement dans les rues anciennes, tandis que, le temps qu’un bâton d’encens se consume, le kabuki d’enfants illumine toute la cité.
Dans ce deuxième article, nous resserrons un peu le cadrage. En suivant la pièce programmée cette année – « Heike Nyogo no Shima – Shunkan » – nous repartons de la petite ville au bord du lac Biwa pour remonter jusqu’au Kyōto de la fin de l’époque de Heian, puis jusqu’aux mers au sud de Kyūshū.







Au festival des chars de Nagahama en 2026, le kodomo kyōgen (nom traditionnel local pour désigner le kabuki d’enfants) a choisi plusieurs classiques ; parmi eux, le plus lourd et le plus émouvant est « Heike Nyogo no Shima – Shunkan ». À l’origine, il s’agit d’une pièce de ningyō jōruri (théâtre de poupées) écrite à l’époque d’Edo par le dramaturge Chikamatsu Monzaemon, avant d’être adaptée pour la scène kabuki. On en joue le plus souvent l’acte de « l’île de Kikaigashima », si bien qu’on l’appelle fréquemment simplement « Shunkan ».
Le moine Shunkan que l’on voit sur scène n’est pas un personnage de fiction. Il a réellement été actif à Kyōto à la fin du XIIᵉ siècle, et il a réellement été exilé sur une île volcanique isolée au large de Kyūshū.
Qui est Shunkan ? D’un moine de Kyōto à un banni de Kikaigashima
Les sources historiques présentent Shunkan comme un haut moine shingon de la fin de Heian, occupant la fonction d’administrateur (shigyōsō) du temple Hosshō‑ji. Hosshō‑ji était un temple voué fondé par l’empereur retiré Go‑Shirakawa, et le shigyōsō en était en quelque sorte le directeur général.
Son champ d’activité correspondait à l’actuel quartier d’Okazaki à Kyōto – autour du sanctuaire Heian et des musées. Pour les gens de l’époque, Shunkan était un homme de bonne naissance, propriétaire de domaines, entouré de disciples, qui entrait et sortait librement du cœur du gouvernement de l’empereur retiré : on pourrait parler d’« aristocrate religieux ».
Le tournant se produit en 1177 (3ᵉ année Angen), lors de ce qu’on appelle l’« affaire de Shishigatani ».
Cette année‑là, la puissance de Taira no Kiyomori s’est tellement accrue que même l’empereur retiré Go‑Shirakawa en ressent une pression étouffante. Autour de lui, un groupe de proches et de moines commence à comploter en secret la chute du clan Taira dans une vallée du Higashiyama de Kyōto appelée Shishigatani.
Un soir d’été, ils se réunissent dans une villa de montagne qui est aujourd’hui connue comme « l’ancien ermitage de Shunkan ». Dans la maison se trouvent, entre autres, le proche conseiller de l’empereur Saikō, le grand conseiller Fujiwara no Narichika et son fils, le juge Taira no Yasuyori, ainsi que Shunkan, l’administrateur de Hosshō‑ji.
Les coupes circulent, mais les conversations sont d’une gravité particulière. En buvant, ils tracent sur le sol les lignes de leur projet : profiter des troubles suscités par le festival de Gion, mobiliser des troupes, marcher droit sur Rokuhara et renverser d’un coup le régime des Taira.
Ce conciliabule sera plus tard connu sous le nom de « complot de Shishigatani ».
De la villa de Shishigatani à l’île de Kikaigashima
Le complot n’ira jamais jusqu’à l’action.
Le guerrier Tada no Yukitsuna dénonce l’affaire à l’avance ; Kiyomori envoie des soldats encercler la villa de Shishigatani dans la nuit même et fait arrêter tout le monde.
La répression est rapide, mais pas simplement brutale.
Saikō est conduit sur une grande voie de Kyōto et exécuté en public. Fujiwara no Narichika est officiellement exilé dans la province de Bizen, mais assassiné en secret peu après. Shunkan, Fujiwara no Naritsune et Taira no Yasuyori, eux, sont condamnés à la relégation à vie sur une île volcanique au sud de Kyūshū : Kikaigashima, généralement identifiée à l’une des îles de l’actuel archipel Satsunan.
Si l’on déplie une carte, l’itinéraire apparaît clairement : départ de Shishigatani dans le Higashiyama de Kyōto, descente de la rivière Yodo jusqu’à la mer intérieure de Seto, puis cap au sud en contournant Kyūshū, pour finir tout au bout du large. La villa de montagne de la capitale et l’île volcanique sont reliées par une seule ligne : celle du bateau de bannissement.
Le kabuki « Shunkan » choisit précisément ce point final comme scène principale.
Sur l’île de Kikaigashima, « celui qui est laissé derrière »
Sur Kikaigashima, Shunkan vit avec Fujiwara no Naritsune, Taira no Yasuyori et une jeune pêcheuse nommée Chidori.
Ils coupent du bois, récoltent des algues, vendent du soufre, et passent leurs journées dans le vent marin et les effluves sulfureuses. Les luttes de pouvoir à Kyōto ne leur parviennent plus qu’en bribes, au hasard des bateaux et des rumeurs.
Jusqu’au jour où, à l’horizon, apparaît un navire venu de la capitale : un bateau d’amnistie.
Au début, les trois hommes se contentent de le regarder au loin. Peu à peu, ils comprennent que le navire vient pour eux – qu’ils auront peut‑être la possibilité de rentrer à Kyōto. Quand le bateau accoste, un officier commence à lire la liste des graciés. Les noms tombent l’un après l’autre, et ils découvrent que seuls Fujiwara no Naritsune et Taira no Yasuyori sont concernés. Le nom de Shunkan, lui, ne figure nulle part.
La phrase qui revient sans cesse dans la pièce – « non, non, mon nom à moi n’y est pas » – naît de ce moment‑là.
Bien sûr, Shunkan connaît la cruauté du pouvoir ; mais ce n’est qu’à cet instant qu’il comprend vraiment : il n’a pas été oublié, il a été exclu délibérément.
L’action se poursuit. Shunkan tue l’envoyé qui veut empêcher Chidori d’embarquer, endosse seul la responsabilité du meurtre et oblige ainsi les soldats à laisser partir les autres. Quant à lui, il reste sur Kikaigashima, choisissant de « ne jamais retourner à la capitale ».
Les lumières de la scène se resserrent alors peu à peu.
Sur la scène du kabuki d’enfants du festival 2026 de Nagahama, des garçons de cinq à douze ans doivent parcourir toute cette courbe émotionnelle dans le laps de temps d’un bâton d’encens : l’espoir en apercevant le bateau d’amnistie, l’abattement en entendant la liste des noms, la résolution désespérée qui mène au meurtre pour sauver ses compagnons, et enfin la solitude de la silhouette restée sur les rochers à regarder le navire s’éloigner.
Leur voix a encore la fraîcheur de l’enfance, et pourtant on leur demande de crier la colère et le remords d’un homme mûr. Ce décalage ajoute à la douceur printanière de Nagahama une densité difficile à formuler.
Suivre Shunkan, faire un tour de Kyōto
Si, comme moi, après avoir vu « Shunkan » au festival de Nagahama, tu as envie d’en savoir plus sur cette histoire de la fin du règne des Heike, tu peux prévoir à Kyōto un court itinéraire « sur les traces de Shunkan ».
Okazaki : de Hosshō‑ji au temple Mangatsu‑ji
En sortant de la station de métro Higashiyama et en marchant moins de dix minutes vers le sanctuaire Heian et le musée d’art de la ville, on arrive dans le quartier actuel d’Okazaki.
À l’époque de Heian, c’était l’emplacement du temple Hosshō‑ji de l’empereur retiré Go‑Shirakawa, où Shunkan exerçait ses fonctions d’administrateur. Le temple a disparu depuis longtemps ; il ne reste que des toponymes et quelques mentions dans les textes.
Dans l’enceinte du temple voisin Mangatsu‑ji, se trouve une stèle portant l’inscription « ancienne résidence du moine Shunkan ».
Le texte est court, mais il condense sa vie entière : haut moine de Hosshō‑ji, participant au complot de Shishigatani, criminel exilé à Kikaigashima. Debout devant la pierre, on imagine sans peine son quotidien – un moine en robe qui va et vient dans les allées du pouvoir, sans que personne ne devine qu’il finira ses jours sur une île au bout du monde.
Shishigatani : les vestiges de la villa des conspirateurs
En continuant vers le pied du Higashiyama, on arrive à Shishigatani.
Après un quartier résidentiel silencieux, au pied de la colline au sud du temple Ryōgan‑ji, une stèle discrète indique : « En remontant la vallée se trouvait la villa de Shunkan ». En suivant le petit sentier, on entre dans le lieu où le « complot de Shishigatani » aurait été ourdi.
On raconte que Shunkan, Saikō, Fujiwara no Narichika et son fils, ainsi que Taira no Yasuyori, s’étaient réunis ici, assis autour de la lumière d’une lampe, buvant et dessinant des plans pour renverser les Taira.
C’est à cause de cet épisode que le vallon a reçu le nom de « Dangō‑dani », littéralement « vallée des discussions ».
Aujourd’hui, Shishigatani n’est plus qu’un enchevêtrement de bambous et de marches de pierre. De temps à autre passe un randonneur, mais rares sont ceux qui se souviennent qu’il y a plus de huit cents ans, cet endroit se trouvait au bord d’un basculement politique.
Si tu reviens de Nagahama avec encore en tête les images de l’île de Kikaigashima sur la scène des chars, reste un moment ici : d’un côté, la mousse et les ombres de bambous du Higashiyama de Kyōto ; de l’autre, dans ta mémoire, la roche volcanique au large de Kyūshū ; entre les deux, la décision prise jadis dans cette villa de montagne.
Naritsune et Yasuyori : ceux qui ont pu rentrer à Kyōto
Le kabuki « Shunkan » s’achève sur l’île, et le public n’aperçoit pas la vie de Fujiwara no Naritsune et de Taira no Yasuyori après leur retour. L’histoire, elle, leur laisse un peu d’espace.
Depuis le site de la villa de Shishigatani, on sait qu’au moment d’une grande amnistie, quelques années plus tard, les noms de Naritsune et de Yasuyori figurent sur la liste des graciés. Ils peuvent quitter Kikaigashima et rentrer à Kyōto.
Derrière le sanctuaire Yasaka, sur les pentes du Higashiyama, se trouve un petit temple nommé Sōrin‑ji. On y voit un ermitage modeste appelé « Kagetsu‑an ». La tradition veut que le moine‑poète Saigyō, le banni Taira no Yasuyori, le poète Ton’a et d’autres y aient vécu retirés du monde.
La stèle et le pavillon n’ont rien de spectaculaire, ils paraissent même très simples. Mais si tu arrives avec l’histoire de Yasuyori à l’esprit, il est facile d’y projeter une autre image : celle d’un homme d’âge mûr revenu de Kikaigashima, vivant loin du pouvoir, écrivant des poèmes, copiant des sutras, regardant les fleurs, et laissant s’écouler tranquillement la fin de sa vie.
Ces traces éparses suffisent à dire plusieurs choses : certains ont été exécutés à Kyōto sur le lit asséché de la rivière de Rokujō ; d’autres sont morts dans un lieu de relégation lointain ; d’autres encore ont retrouvé Kyōto et mené une existence discrète à la marge. Quant à Shunkan, il est celui qui a été délibérément exclu de toutes les amnisties, celui dont le nom ne cesse d’être rappelé sur les scènes de théâtre.
Retour au festival de Nagahama avec ces histoires en tête
Quand tu emportes avec toi la stèle d’Okazaki, les bambous de Shishigatani et le petit pavillon de Sōrin‑ji, puis que tu retournes sur le site du festival des chars de Nagahama, la scène qui s’ouvre devant toi n’est plus tout à fait la même.
Tu comprends que le Shunkan qui crie « adieu » depuis le haut du char n’est pas seulement un personnage de papier, mais un moine qui a réellement arpenté ces lieux avant de s’arrêter à Kikaigashima.
Tu réalises aussi que les enfants qui tirent les chars ne sont pas seulement de « mignons acteurs ». Ils ont consacré une année entière de temps libre à cette pièce, répétant inlassablement texte et gestes pour, durant quelques jours éclatants de printemps, raconter à nouveau à tous cette histoire venue de la fin de l’époque de Heian.
Si, dans le premier article, le festival des chars de Nagahama apparaissait comme « un petit Gion matsuri de province », alors dans ce deuxième article, « Shunkan » est la pièce centrale du printemps 2026.
Et quand tu reviens des sentiers de Shishigatani à Kyōto pour te retrouver sur les rives du lac Biwa, que tu regardes un groupe d’enfants qui ont passé un an à polir chaque mot, chaque émotion, jusqu’à les porter au maximum sur la scène d’un char, tu peux soudain comprendre ceci :
La tradition n’est pas seulement ce qui est exposé derrière les vitrines d’un musée. Elle peut être aussi cette petite lueur qui, au printemps, circule de main en main au milieu de la foule, transmise de génération en génération.
Festival de Nagahama Hikiyama 2026 – Diffusion en direct
Date et heure : 15 avril 2026Lieu : Sanctuaire Nagahama Hachimangū (ville de Nagahama, préfecture de Shiga)
Contenu :Un festival printanier de Nagahama lié au seigneur Hideyoshi et qui se poursuit depuis plus de 450 ans. Les somptueux chars Hikiyama, désignés bien culturel folklorique immatériel important du Japon et inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, ainsi que le splendide kabuki d’enfants, seront diffusés en direct.
● Défilé de sabres de la troupe Naginata (Naginata-gumi Tachi-watari)Défilé de sabres mené par la troupe Naginata, qui transmet jusqu’à aujourd’hui la forme originelle du festival. Il se déroule dans une atmosphère solennelle et selon des gestes traditionnels.
● Cérémonie Okina-maneki de la troupe NaginataUn membre tient un long bambou portant l’inscription « Naginata-gumi, premier », le secoue trois fois pour inviter la divinité, puis pointe le bambou vers le premier char Hikiyama.
● SanbasōUne danse de célébration marquant l’ouverture des représentations de kabuki offertes en hommage lors du festival.
● Représentations offertes (kabuki d’enfants)Le kabuki joué par des garçons sur la scène des chars Hikiyama est l’un des grands temps forts du festival. Après un entraînement rigoureux au quotidien, leurs performances éclatantes captivent le public et suscitent de chaleureux applaudissements. L’ordre des représentations offertes est décidé lors du Kujitori-shiki, un rituel shintō de tirage au sort qui a lieu le 13 avril.
● Chars Hikiyama et festivalDécorés de sculptures minutieuses et de tapisseries luxueuses, les chars Hikiyama sont surnommés « musées ambulants ». Le festival de Nagahama Hikiyama est désigné bien culturel folklorique immatériel important au Japon et inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
● Les « trois rôles » (chorégraphe, tayū, shamisen)Le « chorégraphe », qui dirige le jeu des enfants dans le kabuki, le « tayū », qui récite le récit de style joruri, et le joueur de « shamisen » sont appelés collectivement les « trois rôles » (san yaku).
● Musique de festival (shagiri)La musique du festival Hikiyama est interprétée à l’aide de shinobue (flûte en bambou), shimedaiko (petit tambour), ōdaiko (grand tambour) et surigane (gong).
























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